On apprenait au début du mois d’octobre 2020 que près d’une soixantaine de sarcophages en parfait état de conservation ont été découverts dans la nécropole de Saqqara, au sud du Caire en Égypte. Ils avaient été ensevelis il y a plus de 2 500 ans.
Au même moment, en France : la tempête Alex était en train de balayer l’Hexagone, faisant un passage par Saint-Dalmas-de-Tende, où elle « découvrait » elle aussi quelque 150 sépultures à la suite des inondations ayant emporté une grande partie du vieux cimetière de la ville.
Les plus superstitieux pourraient y voir la manifestation d’une colère ancestrale, un retour de bâton karmique. Les plus raisonnables n’y verront que ce dont il s’agit vraiment : une coïncidence.
Toujours est-il que ces actualités, mises l’une à côté de l’autre, ne manquent pas de faire réfléchir sur la relation que nous entretenons avec nos morts.
Il serait naïf de nier les bénéfices évidents des expéditions archéologiques en Égypte, mais également à travers le monde, dans la compréhension de notre histoire mondiale et les cultures qui naissent et disparaissent de notre planète au fil des âges. Cela ne doit cependant pas nous empêcher de garder en tête les questions de moralité qui accompagnent le pillage et l’exploitation commerciale (sous couvert d’exposition culturelle) des sépultures de femmes et d’hommes morts depuis des milliers d’années.
Car au-delà de l’émerveillement et de la pédagogie que peuvent générer des dizaines de sarcophages froidement exposés dans des caissons en verre et observés par des touristes en sandales, il s’agit bel et bien d’extirper un défunt de son lieu de repos en dépit de ses volontés. Il faut croire qu’il existe bien une date d’expiration au consentement.
Alors qu’en pleine pandémie de Covid-19 les autorités sanitaires peinent à gérer l’afflux de personnes mortes et à leur donner des obsèques alignées avec leurs croyances, qu’elles soient religieuses ou cartésiennes, notre civilisation moderne n’hésite pas à perpétuer et justifier l’exhumation de nos ancêtres les plus lointains.
Ainsi, le temps semble accorder une certaine flexibilité à la morale de notre société et l’âge d’un mort devient un critère décisif dans ce que nous nous autorisons à faire ou non. Pourquoi ne pas prendre les devants ? Peut-être serait-il judicieux de fixer d’ores et déjà un âge limite d’exhumation à des fins culturelles (et commerciales). Nos ancêtres pourraient ainsi se retrouver « déclassifiés » au bout de cinquante ans, comme c’est déjà le cas pour les documents classés « secret Défense ».
Bien évidemment, l’idée est absurde. Les coutumes et les croyances modernes (saupoudrées d’une sorte de catéchisme passif touchant même les plus athées) associent généralement la mort au repos éternel. Il serait donc peu approprié d’envisager que qui que ce soit vienne réveiller nos morts, à l’exception des occasionnelles tempêtes.
La curiosité impose alors de se demander ce que nos descendants de 2500 ans trouveront dans nos cercueils. Qu’est-ce que nos corps leur raconteront de si crucial sur notre époque pour justifier le pillage de nos sépultures ? Par chance, ces mêmes descendants n’auront qu’à regarder le ciel, le niveau de la mer et les forêts consumées pour remonter dans le temps. Les musées auront alors une drôle d’allure.