Ton entreprise tu aimeras

Dix commandements ne sont plus nécessaires puisqu’une simple doctrine suffit désormais : un individu qui aime son travail est plus performant. Ce mot d’ordre cherche à rassembler les fidèles lors de la grande-messe de l’entreprise, entre épanouissement personnel et rentabilité poussée à l’extrême. Le salarié 2.0 sera heureux, ou ne sera pas.

Générateur de bonheur

L’équation est simple : bien-être = performance. C’est la récente découverte du monde de l’entreprise, qui a pris de court dirigeants, consultants et professionnels des ressources humaines. Subitement, le terme de « bien-être au travail » est sur toutes les lèvres. Une bonne nouvelle pour les salariés Français ?

En 2018, les grandes entreprises autant que les jeunes pousses redoublent d’initiatives visant à générer du bonheur dans le quotidien de leurs employés. Des petites attentions, souvent bienveillantes, mais parfois maladroites, qui cherchent à faire du lieu de travail un lieu d’épanouissement personnel là où il n’est que trop rarement un lieu d’épanouissement professionnel. Notamment face aux contraintes réelles des salariés que sont la durée des trajets-travail, les difficultés de déconnexion, une rémunération insuffisante, ou encore le manque de perspectives d’avancement…

Un travail de forme plus que de fond qui ne fait pas encore ses preuves : trois salariés sur dix se sentent reconnus dans leur travail, révèle une étude du groupe de protection sociale Malakoff Médéric. Les salariés seraient également 62% à attendre une valorisation financière de leurs efforts tandis que 54% seraient au moins sensibles à une simple reconnaissance.

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The Office | NBC Universal Television

Le prétendu épanouissement

Plutôt que d’améliorer durablement le cadre de travail de leurs employés avec des horaires plus souples, du télétravail, de l’intéressement, des formations qualifiantes ou encore des congés familiaux, nombre d’entreprises cherchent à perfectionner un cadre de vie au travail. Une volonté des dirigeants et managers de compenser un travail misérable par une ambiance agréable.

Entre en scène le « happiness manager » (responsable du bonheur), dont l’unique objectif est de rendre les employés heureux au travail. Un métier nouveau qui pour le moment ne convainc guère les Français : une étude du site Monster dévoile que seuls 12% des actifs se disent intéressés par la création de ce poste dans leur entreprise.

Le happiness manager est avant tout un créateur d’illusion. Son rôle est de tisser un mirage pour convaincre l’employé que même s’il rencontre des difficultés dans son poste, son cadre de travail regorge d’avantages en tout genre (tickets restaurant, activités en équipe, fruits et boissons chaudes à volonté, cours de yoga ou sport en équipe…). Des faveurs qui n’ont qu’un coût très faible par rapport à des évolutions concrètes des conditions de travail.

Adepte de la méthode Coué, le happiness manager fait généralement preuve d’un optimisme mêlé à un certain déni du réel, indispensable pour maintenir la mascarade. Le dirigeant espère, en conséquence, des employés volontaristes pour qui le bonheur prime sur des considérations plus réelles de cadre de travail. Si les moins de 30 ans (pour qui l’ambiance au boulot a une importance particulière) peuvent adopter cette doctrine, il est certain que l’illusion aura moins de prise avec les plus âgés.

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Watchmen | DC Comics

Sois heureux ou tais-toi

Il s’agit bien de cette illusion du « bonheur au travail comme pilier de l’entreprise » que les dirigeants et managers s’efforcent d’entretenir et de sauvegarder par tous les moyens. S’il n’est ainsi pas rare de les voir désemparés face au rejet de cette bonne parole, ce n’est pas tant par bienveillance envers les salariés, mais à cause de l’effroi causé par cette soudaine perte de contrôle. Apparaît alors ce besoin compulsif de s’assurer que l’employé est heureux. Exit les discussions à cœur ouvert, les déjeuners d’équipe ou même les vieilles boîtes à idées : la technologie évolue pour permettre de répondre au mieux à cette quête frénétique de félicité.

Entre en scène les applications comme Zest, qui se présente comme « une solution de management en temps réel pour réengager vos employés et accroître la performance de votre entreprise » – concrètement, l’industrialisation du bonheur. A l’aide de jauges et de diagrammes, le happiness manager est capable de connaître l’humeur globale de ses salariés comme s’il vérifiait la météo du jour. Il peut sonder et évaluer l’engagement des employés avec l’entreprise et ses valeurs clés. De quoi piloter avec efficacité leur contentement en enlevant au mieux la composante humaine, réduisant le bonheur à des statistiques.

Bien outillée, l’entreprise peut ainsi se targuer de bienveillance envers ses salariés. Une bienveillance fausse et excessive qui a de quoi entamer la liberté de tout un chacun lorsque le bonheur devient une obligation, un must have. Pour les brebis galeuses, ce sera l’ostracisme. « Sois heureux ou tais-toi ».

La finalité n’est pas tant de générer du bonheur pour les employés eux-mêmes, mais davantage pour l’entreprise qui cherche à s’élever telle une divinité s’abreuvant de l’amour inconditionnel de ses fidèles. Un amour sous forme de macaron « Entreprise où il fait bon de travailler », accolé aux différents supports de communication.

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The Young Pope | HBO

Le culte de l’entreprise

Si le pilotage statistique du bonheur des employés n’a pas fonctionné ou n’est pas encore à l’ordre du jour, les dirigeants conservent quelques subterfuges pour tacler les derniers doutes. Il sera alors bon d’envisager de consolider la pensée positive par l’écriture d’un manifeste. Un premier virage vers le sacré et l’établissement d’une vraie religion d’entreprise. Il conviendra cependant d’être vigilant sur l’étroite ligne séparant maître spirituel et manipulateur sectaire.

Au culte de l’entreprise, qui possédera ses dogmes, ses rites et ses puissances célestes, on attendra des employés une dévotion totale, une foi inébranlable. Seront affichés sur les murs les textes sacrés, ces mantras du bien-être en entreprise dont les fidèles pourront s’imprégner lors du pèlerinage mensuel jusqu’à la réunion du personnel, lieu de prédication des dirigeants.

Le manifeste d’entreprise servira avant toute chose à tester les nouveaux fidèles, candidats au recrutement. Une grille de lecture pour s’assurer de l’adhésion inconditionnelle aux bonnes croyances, avant de leur accorder l’accès à la terre sainte de l’open-space. Amen.

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