Bien que le débat reste ouvert, il semble difficile de le nier : le monde est en colère. Les manifestations et autres démonstrations sociales sont désormais monnaie courante, qu’elles concernent le soutien aux migrants, la réforme de la SNCF, la défense d’une ZAD ou encore la contestation d’une décision de justice.
Face à cette colère qui gronde, une question vient à l’esprit. Les inégalités sont-elles en train de se démultiplier ou est-ce que la prise de conscience collective continue de grandir ? En clair, est-ce que le monde part de plus en plus en vrille ou est-ce qu’on ne s’en rendait pas compte jusqu’à présent ?
Indépendamment de la réponse, une chose est certaine : cette injustice sociale n’est plus acceptable. Les discriminations (racisme, sexisme, homophobie…), les inégalités (accès à la santé, l’éducation ou l’emploi, salaires…) et l’insécurité qui touchent de plus en plus de groupes de personnes, souvent appelées minorités, mais qui sont en réalité le cœur de la population, provoquent désormais une réaction viscérale.
Le talion moderne
Face à la violence subie, il y a dorénavant l’envie, voire le besoin de provoquer une action que l’on veut réciproque. Il est nécessaire, pour faire comprendre, de faire souffrir autant qu’on a souffert. Un désir d’empathie de la part de ses bourreaux qui vire rapidement à une revisite de la loi du talion. Le plus souvent symbolisée par l’expression « œil pour œil, dent pour dent », cette loi ancestrale consiste en la réciprocité du crime et de la peine.
Pourtant, même remise au goût du jour, la loi du talion n’est plus suffisante. Les inégalités sont telles, les écarts entre les classes sociales sont tels, la colère du peuple est telle qu’il n’est à présent plus possible de trouver une réponse réciproque aux torts subis. Comment appliquer la loi du talion à un abus de biens sociaux ? À de la discrimination à l’emploi ? À un viol ? La colère est telle que la réponse de la Justice ne peut suffire, ne peut soulager cette souffrance.
Lynchage thérapeutique
Pour le peuple, il est donc temps de reprendre les choses entre ses mains. De libérer cette frustration par la pratique assidue d’un lynchage thérapeutique. Bientôt délivré sur ordonnance et remboursé par la Sécurité sociale, ce lynchage aura forcément lieu sur la place publique (réelle ou digitale), sera bruyante et, surtout, intransigeante. Le lynchage sera (dés)organisé, collectif… Une catharsis de masse.
Au milieu de la place publique, cibles de toute la colère d’un peuple, seront érigés un DRH à la chemise déchirée ou une chanteuse de télécrochet qui aurait mieux fait de ne jamais tweeter. Des symboles d’un mal profond, bouc-émissaires sacrifiés à la foule en colère, armée de fourches et de torches. Des simulacres créés de toutes pièces pour cristalliser la haine, des semblants de monstres présentés comme des piñatas pour contrôler la colère populaire.

Le monstre et son créateur
Le monstre n’est pourtant pas tant le lynché que la foule qui se ligue contre lui. Car là où le monstre de Frankenstein se lance à corps perdu dans une quête d’humanité, la foule, elle, reste enfermée dans une rage insatiable. Une soif de sang semée et cultivée par des groupes d’intérêt, qu’ils s’inscrivent dans un modèle corporatiste ou protestataire, ou des groupuscules extrémistes. Les véritables Frankenstein de l’affaire, mais dépourvus de la culpabilité du bon docteur.
Désormais, l’injustice est hors-la-loi. Ceux qui créent l’injustice le sont aussi. Et que dire de ceux qui y participent. Ou de ceux qui laissent faire sans rien dire. La foule en colère demande l’irréprochable, que dis-je, exige l’irréprochable. L’exemplarité est la norme et le droit à l’erreur est révolu.
Une surveillance réciproque omniprésente qui garde tout un chacun en porte-à-faux. Une vague populaire qui se regarde elle-même en chien de faïence. Plutôt que d’être libératrice, cette vague a pour défaut de tétaniser les plus petits qui craignent la place du bouc-émissaire tandis que les intouchables, les docteurs Frankenstein, continuent de bricoler leur monstre populaire dans le secret le plus total.
« L’homme était-il vraiment à la fois si puissant et si vertueux et pourtant si cruel et si méprisable ? À certains moments, il me paraissait être une simple incarnation du mal, à d’autres ce que l’on peut concevoir de plus noble et de plus semblable à Dieu. »
Le monstre – Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley