Comme tous les soirs, le bus est bondé. Je grimpe à l’avant, fais passer mon badge sur le validateur et me heurte à un mur humain. La conductrice de l’engin se lève, se hisse en dehors de sa cabine et demande avec une irritation non déguisée aux passagers d’avancer vers l’arrière de l’engin. Il est évident que ce n’est pas sa première intervention. Je reconnais la conductrice, qui pilote souvent mon bus retour. J’ai désormais l’habitude de son franc-parler et de son manque de patience. Il est 19h30 et il fait 36° dans les rues de Paris. Le voyage s’annonce prometteur.
Je me faufile entre les passagers qui se ramollissent à vue d’œil, installés dans les fauteuils qui longent les vitres. Les autres s’agrippent aux barres crasseuses. Leurs mains glissent à cause de la sueur. Je termine mon appel, commencé à l’extérieur du bus, lorsqu’il marque son premier arrêt. Du monde descend et je peux avancer vers l’arrière du véhicule. L’espoir de trouver une place est mince… Pourtant, en voilà une ! À peine ai-je posé mes fesses sur le bord du siège, le sac à dos m’empêchant de m’asseoir correctement, qu’une femme large, rose et luisante s’avance en clopinant.
Il faut le dire, je suis mal assis. Mais je suis assis. Après seulement un arrêt, c’est assez rare pour l’apprécier. Je soupire mentalement, me lève, et offre ma place à la femme large, rose et luisante. Elle prend ma précieuse place en me remerciant tandis que je me glisse un peu plus loin à l’arrière du bus, qui s’est remis en marche. Les odeurs se mélangent, toutes différentes, mais toutes désagréables.
Un boulevard plus loin, le bus s’arrête. Le balai habituel de gens qui descendent et de gens qui montent a lieu. La porte arrière est grande ouverte, laissant entrer un flux d’air chaud et d’odeurs de pots d’échappement. Le bus est en plein soleil. Et l’enfer des transports en commun débute réellement.
Un homme et une poussette entrent. Ce qu’il faut savoir, c’est que le bus est déjà bondé et que deux poussettes prennent déjà la place que pourraient occuper une demi-douzaine de personnes. La conductrice se hisse à nouveau de sa cabine. Elle somme l’homme à la poussette de la plier.
Il refuse.
La raison est simple selon lui : il a un bébé. Une explication qui ne convainc pas la conductrice, qui répète encore et encore la même phrase, avec moins de sympathie à chaque fois — si seulement c’est possible.
Il refuse.
Et le moteur du bus se coupe.
Deuxième soupir mental. Je regarde devant moi et mon champ de vision tout entier est envahi par une passagère septuagénaire affublée de lunettes qui n’ont rien à envier à celle d’un très célèbre inspecteur allemand, si ce n’est l’ajout de verres anti-soleil fixés par-dessus. Je tente un sourire maladroit, seule réaction possible dans ce genre de situation de proximité.
Pendant ce temps, le ton monte un peu plus loin. L’homme à la poussette n’a pas bougé, et les autres passagers s’impatientent. Un type dont l’apparente sympathie sonne faux, coincé au milieu du bus, demande absolument à passer derrière l’homme et sa poussette. L’homme refuse en baragouinant. Le bus n’a pas redémarré. Le type pas sympathique oblige une jeune maman à escalader sa propre poussette pour pouvoir passer… et s’installer derrière l’homme à la poussette. Pendant ce temps, la conductrice revient à l’assaut, alors qu’on pouvait jusque-là la voir bouder, assise dans son habitacle. La situation serait presque marrante si la chaleur n’était pas insoutenable.
Autre chose à savoir : les bus ont un règlement, bien qu’on ait souvent l’impression qu’il s’agit d’un no man’s land social où les règles de bienséance et de savoir-vivre s’arrêtent à la porte. Une de ces règles n’est autre que la limitation à deux poucettes ouvertes par bus. D’où l’intervention de la conductrice. Et la colère qui commence à gronder contre l’homme et sa poussette.
Ce qui est fascinant, dans ce genre de situation, c’est qu’il est possible d’admirer la nature humaine dans sa forme la plus brute. Aucune fioriture, aucune retenue. La proximité, la chaleur et l’heure tardive sont un terreau propice. Cela fait moins d’une minute depuis l’entrée de l’homme et de sa poussette, et déjà une trentaine de personnes lui vouent une haine palpable.
Certains perdent patience. Je dois presque escalader la dame aux lunettes pour laisser passer deux passagères qui préfèrent affronter la canicule extérieure plutôt que de rester dans ce bus de l’enfer. Si je n’habitais pas aussi loin, j’aurais probablement privilégié l’insolation à ce voyage infernal. Par chance, cette descente inespérée me libère un siège. Sans scrupules, je m’y installe. La fenêtre est baignée dans le soleil. Je fonds.
Pour autant, la situation n’est pas résolue. Le bus est toujours à l’arrêt. Moteur éteint. Mais désormais, c’est une plainte commune qui s’élève. Les passagers ont tous une chose en commun : ils détestent cet homme et sa foutue poussette. La dame aux lunettes s’exclame en faisant s’agiter un goitre imposant que « quand elle était jeune, elle gardait sa poussette sous son bras, quand il n’y avait pas la place ». Une remarque qui tombe dans l’oreille d’un sourd. Les autres passagers y vont de leur commentaire. L’homme est entouré de gens, pourtant, il n’a jamais été aussi seul. Et quelque part, il est difficile de le plaindre.
S’il n’avait pas été aussi borné.
S’il n’avait pas refusé de plier sa poussette.
Ce qui est plaisant à voir, c’est que dans le climat social actuel, ce genre d’événement semble rassembler les populations de tous les bords. La mixité ethnique et culturelle est très marquée parmi les passagers. Cependant, tous se liguent, sans discuter, contre cet homme, indépendamment de leurs couleurs de peau, de leurs atours religieux, de leurs âges et de leurs sexes. Je ne peux qu’être admiratif : effectivement, avec une cause commune, la différence n’existe plus. J’ai retrouvé espoir. Il est possible de sauver notre société. Il est possible d’accéder à l’utopie sociale.
Je dis ça à posteriori, mais sur le moment, j’ai surtout très chaud, je suis fatigué et ce genre d’événement est tellement fréquent que je sens l’agacement monter en moi. Je suis connecté aux autres passagers. Une colère pour les gouverner tous. Une colère pour les trouver. Une colère pour les amener tous. Et dans la canicule les lier.
Au bout de cinq bonnes minutes passées en plein soleil, l’homme descend, traînant derrière lui sa poussette et son bébé, chassé par la foule en rogne. Les portes se ferment et le bus redémarre. Il faut quelques arrêts pour que la tension retombe. Les passagers continuent de parler de l’événement, se confortant dans leur bonne attitude. Le règlement, vous comprenez. C’est pas pour les chiens quand même. Et la sécurité dans tout ça ? Ma bonne dame, de mon temps…
Quelques-uns blaguent à l’approche d’un arrêt auquel attend patiemment une nouvelle poussette. On rigole. La haine s’effrite petit à petit. Il n’y a plus de cible de choix. Les passagers descendent à chaque nouvel arrêt, remplacés par d’autres. Rapidement, toutes les personnes ayant partagé ce moment de communion humaine extrême ont disparu. Le moment est passé.
Sur les bandeaux lumineux d’information, on peut voir défiler « Forte chaleur : buvez de l’eau fréquemment » ou encore « Forte chaleur : rafraîchissez-vous ». Peut-être qu’il serait judicieux d’ajouter, pour la prochaine fois, « Forte chaleur : gardez la tête froide ».