Deux attentats terroristes ont eu lieu le 13 Mars dernier. Le premier s’est déroulé en Turquie, où Les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) ont réalisé une attaque à la voiture piégée dans la capitale Ankara. 35 morts et plus de 120 blessés. A plus de cinq milles trois cent kilomètres de là, c’était Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) qui menait l’assaut dans trois hôtels de la station balnéaire de Grand-Bassam, à l’est d’Abidjan en Côte d’Ivoire. 19 morts.
Quatre mois jour pour jour après l’attaque terroriste qui a frappé Paris le 13 Novembre dernier (il semblerait que les superstitions sur le chiffre 13 aient de beaux jours devant elles), il est tout naturel d’établir une connexion entre les trois évènements. La connexion n’est pas factuelle. Ni le TAK, ni Aqmi n’est affilié à Daesh, et s’il existe une concordance des pratiques, elle semblerait d’avantage due à un simili de concurrence dans le milieu du terrorisme.
Non, si connexion il existe, elle est bien émotionnelle. Comment ne pas se sentir proche de gens, même à plusieurs centaines, voire milliers de kilomètres, victimes des mêmes atrocités que nous ? Car il serait de mauvais goût de comparer ses propres attentats avec ceux des autres, n’est-ce pas ? « Oui mais tu comprends, moi, mon attentat a fait tant de morts ! » « Nous, ils n’ont toujours pas arrêté les commanditaires, c’est bien plus grave ! » « Comment ça ? Personne n’a revendiqué ton attentat ? Désolé, mais ici on accepte que les vrais attentats ! » Quel mauvais goût cela ferait !
Le règne de la terreur … et du #JeSuis
Lorsque la nouvelle des attentats du 13 Mars a atteint les réseaux sociaux, il n’a fallu qu’une poignée d’internautes pour lancer un hashtag de soutien, et quelques centaines d’autres pour essayer de le rendre populaire. L’occasion de se réapproprier une expression charcutée par l’opinion publique, les médias, les réseaux sociaux, les personnalités politiques ou religieuses, les associations et fondations en tous genres. Étonnement boudée par les SDF du centre-ville, qui griffonnaient sur leur bout de carton un « Je suis sans abri » bien avant l’engouement populaire pour le présent de l’indicatif de l’auxiliaire être. Vous l’avez compris, il s’agit de l’infâme #JeSuis. Ainsi ressurgit Charlie, lui qu’on avait plus ou moins laissé en paix depuis quelques semaines, occupé à gribouiller dans son coin.
Le 16 Mars dernier, un billet sur le blog du Monde Big Browser titrait : « Attentats : où sont les #JesuisAnkara et les #JesuisGrandBassam ? » Le papier pointe du doigt l’apparente inaction du réseau social Facebook face à l’attentat et le fait que les responsables de l’entreprise n’aient pas activé le système « safety check » (contrôle d’absence de danger), encensé par médias et utilisateurs lors des attentats de Paris. Si je reconnais l’immense utilité d’un tel système (je l’ai moi-même consulté pour m’assurer que mes connaissances parisiennes étaient saines et sauves le 13 Novembre), Facebook doit-il vraiment être responsable d’un tel service d’intérêt général ? Doit-on confier à un réseau social la responsabilité d’activer un tel système sur un coup de tête ? De juger la gravité d’un drame, humain ou naturel ? N’y a-t-il pas des responsabilités à prendre du côté de nos dirigeants ? Si le « safety check » est devenu si important, on est en mesure de se le demander.
Croyez-le ou non, cette partie du billet n’est pourtant pas celle qui m’a donné la nausée. Plus bas, l’article déclare « Les attentats à Grand-Bassam et à Ankara n’ont, par ailleurs, pas suscité suffisamment d’empathie aux yeux de certains internautes. Sur Twitter, par exemple, on a vu émerger que peu de « #JesuisAnkara » ou « #JesuisIvoiriren », par rapport à la vague de « #JesuisCharlie » et « #JesuisParis » en 2015. » Quelle condescendance de la part de l’auteur de ce billet. En plus de placer un jugement de valeur sur la réaction des internautes, il/elle dit parler de « certains internautes ». Qui sont-ils, ces « certains internautes » qui n’auraient pas usité leurs 140 signes à bon escient ?
La solidarité est morte, vive la solidarité 2.0
Contrairement à ce qu’essaye de véhiculer cet article du Monde et les citations qui l’accompagnent, ce n’est pas d’empathie dont on parle, mais bien de solidarité. L’empathie est la faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent. Fait-on preuve d’apathie si l’on ne tweet pas un hashtag de soutient ? Je ne le pense pas. Il est, après tout, possible de faire preuve d’empathie sans montrer la moindre solidarité. Rappelons qu’empathie et sympathie ne sont pas la même chose.
Ici, le sujet est bien la solidarité. Le rapport existant entre des personnes qui sont liées les unes aux autres. Liées par l’horreur des attaques terroristes. Il existe ainsi une forme d’échange mutuel au sein des pays victimes d’attentats, où chacun se rend solidaire des autres parce que les autres se rendent solidaire de lui. Nous sommes bien loin de la notion d’altruisme, puisqu’il existe désormais l’attente d’une réciprocité. Quel genre de réciprocité ? En lisant le billet du Monde, on comprend que nous nous trouvons désormais dans une configuration où l’expression anglaise « You scratch my back, I’ll scratch yours » (comprendre : tu me fais une faveur, je t’en fais une en retour) semble appropriée. Je te tweet, tu me tweet …
N’est-il pas hautement immoral de vouloir faire culpabiliser les gens du fait qu’ils n’auront pas marqué leur solidarité publiquement à l’aide d’un hashtag décidé arbitrairement par une minorité d’internautes réac’ ? Que je sache, il n’existe aucun devoir de solidarité sociale, et encore moins de règle ou de loi encadrant la façon d’exprimer sa solidarité sur un sujet quelconque.
Sommes-nous sur le point de voir la notion de « délit de non-solidarité » faire son entrée sur le code pénal ? Faudra-t-il bientôt justifier un certain quota de tweets concernant le hashtag juste pour exprimer un degré de solidarité nécessaire ? Cette nouvelle loi sera-t-elle uniquement applicable lorsque le géant Facebook aura décidé ou non de l’importance d’un drame, d’une catastrophe, d’une tuerie ? Quelles seront les nuances dans les hashtags à fournir et qui les décidera ? Tant de questions fusent dans mon esprit ! On pourra imaginer que le système ne sera malheureusement pas rétroactif, empêchant hommes et femmes de remplir leur quota solidarité avec des messages de soutien pour les rescapés de Fukushima ou pour les victimes des attentats de Londres de 2005. La solidarité sera fraîche, ou ne sera pas.
La culture de la réaction
Il est devenu une évidence que les hashtags (ainsi que leur utilisation et leur fréquence) sont devenus un baromètre social. Une manière de jauger l’évolution de la société. Celui qui n’aura pas envoyé son tweet, signé LA pétition en ligne ou partagé un statut sur Facebook ne sera pas considéré comme solidaire. Il sera attaqué, boudé, moqué, voire répudié. Et non, nous ne sommes plus dans la partie d’extrapolation fictive de l’article …
On attribue à notre société occidentale tout un tas de « cultures », si bien que je me sens obligé d’ajouter ma pierre à l’édifice. C’est la culture de la réaction que je pointe du doigt. Cette tendance à s’insurger contre tout et de le faire de la façon la plus publique possible. Et de condamner ceux qui ne s’insurgent contre rien, bien sûr. Pour exister sur la toile, il est nécessaire de posséder une voix digitale et surtout de crier le plus fort possible.
Malheureusement pour eux, certains sont déjà pris au piège dans cette toile, après avoir succombé à l’attraction fatale du tout-connecté. Toute personnalité un peu politique (ou simplement politisée) ne peut s’empêcher de parler, même lorsqu’elle n’a rien à dire. Elle se doit de condamner, de s’insurger, de montrer sa solidarité, sous peine de commettre une faute impardonnable, un dérapage monumental dans sa carrière. Ces personnes seront jugées davantage par leur réaction que par leur action.
D’ailleurs, la réaction permet souvent de se passer d’action, ce qui est bien pratique. Car aux yeux de la masse, un message public est devenu une action en soi. Ainsi, lorsque qu’un président condamne verbalement, c’est un signe fort. De même, lorsqu’il s’agit d’une organisation internationale. Pourtant, on brasse de l’air, l’illusion de l’action perdure, alors qu’on ne va que de réaction en réaction. Tout cela est factice.
Prise d’otage digitale
Le billet du Monde montre ainsi du doigt « certains internautes » français, c’est induit, jugés non-solidaires puisqu’ils n’ont pas tweeté de #JeSuis tandis que le reste du monde a inondé la France de messages de soutiens lors des moments difficiles. Quel manque de gratitude.
Pour remettre un peu de contexte à tout ça, remontons au 7 Janvier 2015. Il est 12h52. Chérif et Saïd Kouachi sont en cavale, on ignore encore le nombre de personnes tuées dans les locaux de Charlie Hebdo. Amedy Coulibaly est encore un parfait inconnu et on fait ses courses dans l’Hyper Casher porte de Vincennes sans se douter de ce qui s’y déroulera deux jours plus tard. Sur Twitter apparaît une image réalisée par le graphiste Joachim Roncin. En lettres blanches et grises sur fond noir : Je suis Charlie. L’image est forte, symbolique. En soutien à Charlie Hebdo. En soutien contre l’attaque envers des caricaturistes. En soutien contre l’attaque envers la liberté d’expression.
Retour au présent. Quel saut de logique acrobatique a été réalisé pour utiliser la même formule, le même slogan, dans un contexte ô combien différent ? L’attentat d’Ankara a été justifié par le TAK « comme une riposte aux opérations menées par l’armée et la police turques dans plusieurs villes du sud-est », précise Le Point. En Côte d’Ivoire, Libération explique que le but d’Aqmi serait « de déstabiliser l’Afrique de l’Ouest » et « de viser les intérêts français et occidentaux dans la région ».
Alors qu’on se battait bec et ongles contre les amalgames quelques mois plus tôt (utilisant le slogan devenu hashtag-poubelle, comble d’ironie), le hashtag #JeSuis est devenu l’expression courante pour exprimer sa solidarité dans quelque contexte que ce soit. Si l’expression « je suis » a été utilisé dans de nombreuses langues et sous de nombreuses variantes au fil des décennies, le problème actuel est que ce #JeSuis renvoi perpétuellement à l’attaque contre Charlie Hebdo, et donc au soutien à la liberté d’expression.
Nous n’en sommes pas à notre premier coup d’essai, puisqu’il existe depuis plusieurs décennies le suffixe –gate, généralement rajouté par les médias pour créer le nom servant à désigner des actions illégales, des mensonges ou des scandales, réels ou allégués, étouffés par une autorité gouvernementale. Un mot ou une expression servant de pot-pourri désormais dénué de sens. Une vulgarisation médiatique, accrocheuse mais enlevant toute subtilité au sujet traité puisqu’elle crée une connexion dans l’esprit du lecteur qui n’est que rarement pertinente.
C’est actuellement ce qui se déroule avec le #JeSuis : une vulgarisation de la solidarité qui entraîne des connexions sociales qui n’ont aucun sens dans l’esprit des internautes. Ainsi, la masse du tout-connecté n’aura pas adopté #JeSuisAnkara ou #JeSuisGrandBassam puisque ces hashtags n’ont simplement aucune raison d’exister. Leur création est l’opposé de la spontanéité de la solidarité à laquelle notre société aspire, à l’aube certaine d’une troisième guerre mondiale. En faire le synonyme d’un « manque d’empathie » est une absurdité totale et une incitation à cultiver la fracture entre les peuples d’occident et du reste du monde. C’est l’objectif des organisations terroristes. Pourquoi leur faciliter le travail ?