L’attentat contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 aura été le 11 septembre 2001 français. Une date à laquelle on ne peut s’empêcher de revenir dès lors qu’on souhaite aborder un sujet s’approchant un tant soit peu de l’actualité. Parmi les nombreuses choses que le massacre a placé sous le feu des projecteurs se trouve la liberté d’expression.
La liberté d’expression nait au XVIIIe siècle. C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui la définie en 1789, au lendemain de la Révolution française : « Article 11 – La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’homme renchérie : « Article 19 – Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit. »
Peu après, en 1950, c’est la Convention européenne des droits de l’homme qui solidifie le tout : « Article 10 – Toute personne a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté d’opinion et la liberté de recevoir ou de communiquer des informations ou des idées sans qu’il puisse y avoir ingérence d’autorités publiques et sans considération de frontière. »
En bref, la liberté d’expression est un droit humain qui coule de sens. Il est donc tout à fait inconcevable, en 2016, que quelqu’un tente de nous l’enlever. On a déjà compris, à travers le massacre de Charlie Hebdo, que la liberté d’expression est sous la menace terroriste. La mobilisation citoyenne (presque) exemplaire malgré la cacophonie médiatique et les accaparations de tout un chacun aura montré le regain d’amour pour la liberté d’expression. La France sera redevenue phare scintillant, perçant la sombre étendue des interdits, montrant la voie de la liberté.
L’ennemi numéro un
Pourtant, les amateurs de vestes explosives ne sont pas les pires ennemis de la liberté d’expression. Qui est-il, cet ennemi numéro un ? La censure, bien sûr. Alors qu’on croyait la censure disparue, réservée à l’ère des rois et des dictateurs, il faut reconnaître que la censure se porte toujours très bien aujourd’hui. Un petit lifting au Venezuela, des vacances au cœur du Vietnam et un relooking made in China. Par comparaison, en France, on n’est pas si mal lotis, pas vrai ? Après tout, attentats à l’appui, notre célèbre liberté d’expression continue de briller à l’international, loin de toute censure officielle.
Sauf que la grande censure est dépassée, même à une époque où le rétro est en vogue. Ce qui est à la mode, pratiquée par la masse, c’est bien l’autocensure. Le « do it yourself » si populaire, du crochet de grand-mère aux tables basses faites de palettes, employé au service de la liberté d’expression. L’autocensure c’est le moyen trouvé pour autoréguler la pensée. Inutile d’impliquer les condés, on fait appel au bon sens des gens pour se policer. Sans s’en rendre compte, dans un élan d’indépendance, nous avons donné naissance au Némésis de la liberté d’expression. L’ennemi numéro un c’est bien elle : l’autocensure.
D’ailleurs, l’autocensure n’a pas un portrait-robot très attrayant, puisque c’est le visage de la peur. La peur de la réprimande, qu’elle soit judiciaire ou bien sociale, la peur d’aller non pas à contre-courant mais simplement dans le « mauvais » sens par rapport à celui décidé par l’opinion publique. L’autocensure c’est la muselière volontaire. Nous pratiquons l’autocensure par conformisme, par habitude, par aisance. Et certains médias la pratiquement pour des raisons économiques ou par conflit d’intérêt.
Pour autant, répudier l’autocensure et accepter la liberté d’expression dans toute sa grandeur n’implique pas de dire tout ce qui nous passer par la tête sans le filtrer. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen précise bien : « sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Si la liberté d’expression permet de tout dire, elle implique d’accepter les conséquences de ses paroles lorsqu’elles seront hors la loi. Une bonne dose de bon sens suffira à esquiver les emmerdes et éviter d’avoir à se flageller devant l’autel du conformisme.
Famille dysfonctionnelle
Au milieu de tout ça est né le politiquement correct, enfant bâtard de la liberté d’expression et de la censure, cadet de l’autocensure et petit favori de l’opinion publique. Le « politiquement correct » est une expression américaine née à la fin du XXe siècle d’une moquerie pour qualifier une attitude qui cherche à n’offenser ni dénigrer aucune minorité. Il s’agit donc d’une façon socialement acceptable de s’exprimer. De quoi remettre au goût du jour euphémismes, périphrases et circonlocutions.
Le politiquement correct, c’est ce qui nous fait réfléchir à deux fois avant d’ouvrir la bouche en public, surtout si on mentionne un sujet estimé sensible par l’opinion publique. La liste est courte (et non-exhaustive) – races, ethnies, cultures, religions, sexes, infirmités, classes sociales, tendances sexuelles – mais englobe à peu près tous les sujets de discussion imaginables en société. J’hésite ici à ressortir ma métaphore du jeu de Démineur utilisée dans mon texte sur l’identité sociale. Elle semble, une nouvelle fois, très à propos.
On est alors en mesure de se demander qui décide de ce qui est politiquement correct ou ne l’est pas. Si on peut accuser les politiques et les médias, qui ont sculpté et ensuite bichonné le politiquement correct pour aligner la pensée commune, les choses ont changé. Car les médias s’écroulent sous le poids des réseaux sociaux, qui sont désormais en charge du réalignement. Trahis par ces médias, que l’on pense au centre d’une grande conspiration mondiale de contrôle de la pensée, la masse clame son indépendance, encore une fois. Les « grands » se frottent les mains : les « petits », obnubilés par le fait de ne déplaire à personne, de ne froisser aucune susceptibilités, se censurent les uns les autres dans l’espoir de créer une société politiquement tout à fait correcte. C’est à dire, une société qui serait parfaite pour tous. Avec un peu plus de lucidité on peut y voir une oppression sociale où les esclaves se mettent eux-mêmes leurs chaines.
Deux poids, deux mesures
Entrent alors en scène les troubles fête. Ceux qui font fi du politiquement correct, qui se torchent avec l’autocensure et qui manifestent leur liberté d’expression par tous les moyens. Ceux qui ne sont pas à l’abri d’un tir de kalach, donc.
Il était un peu étrange de voir, en janvier dernier, tout un pan de la société s’insurger face à une caricature dessinée par Riss dans Charlie Hebdo, après avoir défendu sa légitimité un an plus tôt, à propos de l’enfant Aylan Kurdi. Des réactions choquées qui n’ont pas manqué de faire réagir le dessinateur Luz, qui avait mis en image l’ironie de la situation (ci-dessous).

Il existe un problème lorsque la liberté d’expression devient sélective. Les médias du monde entier se sont, pendant des mois, arrachés l’image de cet enfant mort sur un bord de plage, dans le but d’illustrer le problème migratoire européen, sensationnalisant leurs Unes – ce qui n’a pas dû déplaire à leurs publicitaires, au diable le bon sens et les considérations. Pourtant, lorsque Charlie Hebdo s’empare de l’image, la détourne et l’ironise, on voit pointer du nez le scandale médiatique.
Nous sommes donc en mesure de nous poser la question : faut-il la création d’un permis de satire ? Ou peut-être simplement un permis d’expression ? Sous forme de carte à points, il permettrait un contrôle simplifié par la PPC – la police du politiquement correct. En déboursant quelques centaines d’euros, il serait ainsi possible d’obtenir le droit à la liberté d’expression.
La mise en place de radars auditifs, capable de capter les discussions des uns et des autres, à la recherche de la parole déplacée, qui n’entre pas dans les codes du politiquement correct de la liberté d’expression moderne. En gardant la voix assez basse, ou en se taisant à proximité des radars, il sera dans un premier temps facile d’éviter la prune. Ce sera sans compter sur la trahison des téléphones, blocs d’écoute portatifs trop répandus désormais pour faire marche arrière.
Heureusement, des irréductibles de la liberté d’expression d’antan, celle qui n’était pas réglementée par le politiquement correct, formeront une résistance. Sur les réseaux sociaux seront rapidement publiées les positions de ces radars de Big Brother et les zones d’écoute à éviter. La ville de Green Bank, en West Virginia aux Etats-Unis, deviendra la Jérusalem des non-connectés, à l’abri des écoutes. Un havre de paix et un véritable potager pour le politiquement incorrect.
Pour pallier à la nouvelle règlementation drastique, la résistance fera preuve d’originalité, se tournant vers le pictogramme, les métaphores, ou même la protestation vestimentaire. Ainsi, malgré ses intentions initiales, le permis d’expression échouera dans son œuvre, créant dans la foulée toujours plus de manières de s’exprimer. Une nouvelle expression, plus riche, plus complexe, plus subtile, plus libre qu’elle ne l’a jamais été.